Pour en connaître plus sur cette période: Histoire d'Yverdon - Part.IIDe la conquête bernoise à la Révolution vaudoise.
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1815, premier conseil communal à Yverdon
C’est en 1815 qu’apparaît le premier Conseil communal, fort de 54 membres, représentant le législatif, même s’il est encore présidé par le syndic. L’assemblée électorale qui l’a désigné est inférieure à une centaine de citoyens, c’est dire que cette institution n’est en fait que l’émanation d’une petite minorité de privilégiés qui a eu le temps de participer à 18 tours de scrutin étalés sur plus de trois jours, car chaque conseiller devait être élu à la majorité absolue. Les tractations, les calculs, les machinations les plus diverses ont dû aller bon train dans les cafés proches du bureau de vote, alors fixé dans le temple. Cette pratique, que le juge de paix essaye de combattre en interdisant toute propagande dans la proximité des lieux d’élection, explique
parfois la très grande versatilité des résultats jusque dans les années 1880, chaque candidat, chaque groupe politique pouvant rapidement influencer les
électeurs, les soudoyer même. Avant de voir ici des intentions vraiment malhonnêtes, il faut comprendre que le XIXe siècle est celui de l ’apprentissage
de la démocratie pour notre ville, comme partout ailleurs. Les institutions bien rodées que nous connaissons maintenant, encore perfectibles certes, se mettent
progressivement en place, en même temps qu’une véritable autonomie communale, soit celle d’un peuple souverain qui remplace une élite consacrée avant
tout par la fortune. Le Conseil communal choisit comme lieu d’assemblée l’ancienne salle du Conseil des 24; celle-ci sera équipée au début du XXe siècle
de longs bancs dans le style Louis XV, en harmonie avec l’esthétique de la salle, toujours utilisés aujourd'hui.
Source: "Histoire d'Yverdon - Part.III : De la Révolution vaudoise à nos jours", éditions Schaer, 1999, p.22.
Le 14 avril 1847
La préparation de la fête du 14 février 1847 provoque semble-t-il quelques débordements. Les nuits sont agitées, on peut entendre le vieux refrain de la Révolution française «Ça ira, ça ira, les aristocrates on les pendra!». Dans celle du 1er au 2 février, cinq radicaux armés descendent dans les rues et jouent les provocateurs en interpellant les passants. Ils sont arrêtés et simplement amendés. Parmi ceux-ci Jules Hamilton, capitaine et écrivain, fils d ’un ressortissant anglais, devenu bourgeois d’Yverdon en 1822, que l ’on va retrouver lors de la nuit du 14 avril. Ce soir-là, pas loin de 500 membres du Cercle de l’Espérance, sous la présidence du notaire David Rebeaud, banquetaient dans la grande salle du casino; il y avait là l ’ébéniste Guichard, les familles Simond et Landry, le municipal Peytrignet, associé du bureau d’architecte Landry, Jules Correvon, fils de feu François Correvon-de-Martines, le jeune avocat promis à une belle carrière André Jayet, le pharmacien de la Place, Buttin, le serrurier Alexandre Specht, le jeune Jules Roguin, avocat, fils d’Auguste, plus tard député au Grand Conseil, conseiller d’Etat et même conseiller aux Etats à Berne, futur syndic de notre ville de 1870 et 1874, et aussi vendeur en 1890 de la maison familiale de la rue de la Plaine aux banquiers Piguet. Pendant ce temps, les radicaux se réunissent au Cercle démocratique, ils en sortent armés de fusils et de carabines pour mettre le siège devant le Casino et empêcher ceux de l’Espérance de continuer la fête au Grand Cercle de la rue du Lac. Un canon de l ’Etat est même réquisitionné aux casernes. Un coup est tiré pour rallier les assiégeants. Le canon est ensuite amené sur la place et braqué contre les portes du casino (fig. 30). Les fenêtres de l’étage sont mises en joue par une petite troupe qui avait escaladé les escaliers du château et qui se tenait sur le perron de l ’entrée. Le capitaine Jules Hamilton est prêt à allumer la mèche du canon chargé à mitraille, mais par bonheur le colonel Pavid s ’interpose. Selon le témoignage d’un libéral, plus de «250 hommes, munis d’armes à feu et organisés militairement, avec un drapeau, étaient rangés en bataille». A l’intérieur, les plus vigoureux et les plus excités se préparent à la bagarre avec des pieds de tabourets qui ont été fracassés. C’est la médiation du préfet radical François-Louis Wolff qui permet d ’éviter le pire. Il entre au casino et, sous les huées des convives, il prononce la dissolution de l’assemblée et invite chacun à quitter les lieux par petits groupes. C’est le seul moyen d’éviter une confrontation directe. Il convainc aussi les assiégeants du caractère pacifiste de la réunion, car aucun des membres de l'Espérance n’était armé. Tout finit dans le calme. La Municipalité, pour éviter réchauffement des esprits, ordonne provisoirement la fermeture des cercles et des cafés à 7 heures du soir.Source: "Histoire d'Yverdon - Part.III : De la Révolution vaudoise à nos jours", éditions Schaer, 1999, pp.47-48.
1848, la mise sous régie de la commune d'Yverdon
La mise sous régie, mesure exceptionnelle, peut être décidée par le Conseil
d’Etat lorsque de façon patente les autorités communales gèrent mal leurs deniers
ou lorsqu’elles n’arrivent plus à faire appliquer la loi. Yverdon s’est trouvée dans
ce second cas au début de l’année 1848 avec le renouvellement de la moitié de son
Conseil communal. Les événements du 14 avril 1847 étaient encore gravés dans
les mémoires et les radicaux maintenaient leur pression sur les autorités communales,
à la limite de la légalité. Les élections communales sont fixées dans tout le
canton pour le 20 février, partout les radicaux sortent vainqueurs sauf à Yverdon.
Le préfet Wolff dénonce des irrégularités, le dépouillement traîne en longueur: le
lendemain à midi, les résultats n’étaient pas encore connus; il semble de plus que
le bureau électoral, craignant un coup de force radical, avait emporté hors de
l’Hôtel de Ville le scrutin, les urnes pour les mettre en sécurité. Se fiant aux déclarations
de son préfet mais renonçant à ouvrir une vraie enquête, le Conseil d’Etat
casse le résultat de l’élection, encore une fois favorable aux conservateurs. Le 19
mars, on remet ça. Bien que les esprits se soient particulièrement échauffés dans
les cafés les jours précédents, tout se déroule normalement jusque vers les six
heures du soir lorsqu’une bande de radicaux armés de bâtons fait irruption dans
les bureaux de vote installés comme à l’accoutumée dans le temple. Le bureau
électoral à nouveau doit se replier et se réfugie avec tout le matériel officiel et les
bulletins chez son président, Roger de Guimps, à la rue du Four. Les agresseurs
justifient leur action par l’attitude provocante des conservateurs qui ont soi-disant
annoncé prématurément leur victoire par une sonnerie de cloches. Le prétexte
s’avère mauvais puisqu’elles ont été actionnées par un groupe d’enfants qui
avaient escaladé le clocher.
L’agitation gagne la Place. Des attroupements se forment sur le parvis du
temple. Le tumulte s’accroît avec les cris des enfants. On en vient aux mains et
certains se rendent aux magasins à sel pour s’emparer du fameux canon
qui avait déjà servi le 14 avril 1847. Là, un coup est tiré à blanc; le canon est
ensuite amené devant le temple mais sans ses accessoires pour le charger, simplement
pour effrayer les aristocrates qu’il terrorisait depuis qu’il avait été pointé
sur eux lors de l’affaire du casino; cette pièce d’artillerie était même surnommée
le canon de 14. «A l’Hôtel de Ville » hurle-t-on soudain et aussitôt la
porte est prise d’assaut. Sur ces entrefaites, le préfet Wolff arrive et, avec
quelques gendarmes et quelques citoyens plus mesurés, parvient à calmer la
populace qui épargne ainsi la secrétairerie (l’actuel bureau du syndic) et les
archives. Pour pallier l’absence de la Municipalité à qui il incombait de rétablir
l’ordre, un comité provisoire se constitue spontanément pour seconder le préfet,
à la tête duquel se trouve le député et avocat Pierre-Louis Blanc-de-Félice.
C’est cet absentéisme de la Municipalité, son incapacité à garantir la
tranquillité, qui fournissent au Conseil d’Etat le prétexte pour prononcer
sa suspension et la nomination d’une régie, sous le contrôle direct du
préfet. Comme en 1847, les radicaux sont les agresseurs et finissent par
obtenir des autorités cantonales complices la suspension des agressés.
Les autorités ont excusé leur manque d’action par le fait qu’elles se
croyaient complètement impuissantes face à un vaste complot organisé de
longue date, le tir de canon étant un signal pour faire accourir les campagnes
à Yverdon afin de soutenir le mouvement radical. Sur ce point, les faits leur
donnent tort et justifient encore la mise sous régie. La décision des autorités
cantonales s’est fondée sur les conclusions d’une enquête qu’on saurait difficilement
qualifier d’impartiale puisqu’elle a été menée le 20 mars par le
conseiller d’Etat Delarageaz lui-même, envoyé à Yverdon, et qui avait reçu
l’autorisation du Conseil d’Etat de requérir la force armée si nécessaire. Sa
commission conclut «à la spontanéité des désordres amenés par une irritation
longtemps contenue et entretenue et augmentée par de longs antécédents. Une
longue pression morale et matérielle a fini par pousser à bout une partie de la
population et elle s’est élevée comme pour briser l’espèce de joug sous lequel
on la tenait. Il faut le dire, l’état de chose était d’autant plus intenable que cette
partie de la population, qui était la minorité mathématiquement parlant, était
véritablement la majorité parce qu’elle a pour elle le coeur, la vie, les principes,
la force morale.» Cette belle déclaration s’est retournée contre son auteur lors
de la séance du Grand Conseil du 27 juin 1848, qui a finalement décidé par
51 voix contre 50 le rétablissement des autorités d’Yverdon dans leur fonction.
En effet, le député conservateur Gustave Jaccard de Sainte-Croix démontre
facilement que ce type d’argument n’est qu’une apologie des émeutiers, qu’il
discrédite complètement ceux qui veulent défendre la vraie démocratie, qu’il
s ’agit en fait d’un discours d’aristocrate.
Si l’exaspération des radicaux n’est à notre sens pas dénuée de fondements,
par exemple lorsqu'ils dénoncent les pratiques népotiques et d’aristocratie
de famille qui règne effectivement, lorsque Blanc-de-Félice relève l’esprit
de favoritisme qui domine au sein de l’administration où les ouvrages ne
sont pas attribués après concours, mais sans cesse donnés aux mêmes.
Il s’est avéré que les Landry ont joui d’une situation de monopole jusqu’au
début du XXe siècle où ils ont obtenu la quasi totalité des chantiers importants
et rentables offerts par la ville d’Yverdon.
La Régie n’a ainsi été en fonction que de fin mars à début juillet, elle a simplement
réglé les affaires courantes et n’a pas eu une action politique bien marquante.
Elle était présidée par François Grandjean, président du tribunal, et
composée de Charles Pilloud, voyer, substitut du préfet Wolff et du bouillant et
colérique Jules Hamilton; l’instituteur et député François Bettex en est le secrétaire,
le serrurier Enguel fonctionnant comme inspecteur de police. Le menuisier
Périllard et le menuisier Trosset complétaient cette équipe, en remplacement des
divers agents municipaux, destitués.
La décision du Conseil d’Etat a entraîné de nouvelles élections pour enfin
connaître la composition des nouvelles autorités. La Régie s’est souciée de les
organiser en étant fortement présente afin de ne pas réitérer les mésaventures de
février et mars, et afin qu’on ne puisse lui reprocher d ’être absente. Les conservateurs
sont confirmés, sur 65 conseillers seuls 12 sont radicaux. A la Municipalité,
qui réintègre l’Hôtel de Ville le 15 août 1848, un seul radical est élu: François
Grandjean père. Les postes communaux sont réattribués à ceux qui avaient été
écartés par la Régie. Selon Hélène Sève, le Régie aura eu l’heur de calmer les
esprits. Désormais les conservateurs s’abstiennent de célébrer trop bruyamment
leur victoire. Seule la Feuille d’Avis publie une ode contre la Régie, de piètre
qualité littéraire. La gestion de la Régie n ’est pas complètement désapprouvée. Le
syndic François Simond sera désormais davantage à l’écoute des autorités cantonales
représentées par le préfet. La prochaine échéance électorale, le renouvellement
du Grand Conseil, le 4 mars 1849, sanctionne la victoire complète des radicaux
qui occupent les quatre places de députés. Le médiocre Louis
Blanc-de-Félice, ainsi que François Bettex, sont réélus, les deux libéraux sont
remplacés par l’arpenteur Charles Roulet et par Jean-Louis Zahler-Jolymay, frère
de l’inspecteur de police et membre du comité provisoire qui s’était constitué lors
de la fameuse nuit du 19 mars.
Source: "Histoire d'Yverdon - Part.III : De la Révolution vaudoise à nos jours", éditions Schaer, 1999, pp.50-52.